Au petit matin, elle commence par m’ignorer, se préparant pour aller à la fac dans un silence glacial. Je la sens troublée et j’évite soigneusement de croiser son regard, prenant pleinement conscience que je suis allé beaucoup trop loin. Alors qu’elle termine d’ajuster son manteau, je brise la glace.
— Emma, qu’est-ce qui ne va pas ?
Elle se retourne vers moi, les yeux luisants d’un étrange mélange de colère et de gêne.
— Je crois que tu le sais très bien…
Mon cœur se serre dans ma poitrine et ma bouche s’assèche.
— Je n’aurais pas dû, je suis désolé.
Elle sonde mon âme. Je pense qu’elle est déçue d’y déceler ce mélange de culpabilité et d’envie qui continue de bouillir au fond de moi. Elle soupire, terminant d’ajuster son manteau. Emma pose sa main sur la poignée de la porte, hésite une trop longue seconde, puis tourne ses beaux yeux verts vers moi.
— Une partie de moi t’en veut vraiment d’avoir fait ça…
Une phrase cryptique qui apporte autant de réponses que de nouvelles questions. Avec une certaine insolence, je rebondis sur l’ambiguïté.
— Et l’autre ?
Le visage de ma sœur se met à blêmir. Une réponse s’étouffe dans sa gorge serrée. Rien. Elle ouvre la porte avant de la claquer derrière elle. Je suis désormais seul avec mon examen de conscience.
La journée passe bien trop lentement. Les fesses enfoncées dans le fauteuil, je peine à me concentrer sur le jeu auquel je joue. Les scénarios possibles se bousculent dans ma tête. Je sais qu’Emma ne dira rien à mes parents, c’est déjà ça. Plein de remords, je n’ai même plus le cœur à mater un film X sur mon téléphone. Les scénarios possibles de mes excuses tournent dans ma tête comme un hamster dans sa roue. Les heures s’égrènent et, enfin, j’entends que tout le monde est rentré à la maison. Mais Emma ne monte pas dans la chambre. Je me mets à trembler de peur en imaginant le repas de famille qui s’annonce. C’est tout penaud que je me présente à mes parents et à Emma, qui ne m’adresse pas un mot. Je la sens encore prisonnière de ses pensées, fermée comme une huître.
Autour de la table, seul le bruit des couverts lutte contre l’absence de conversation. Mon père me toise du regard. Je transpire. Emma lui a-t-elle dit ? Mes mains sont moites. Ma mère regarde de temps en temps mon père, puis moi, attendant de voir de quel nuage naîtra l’orage. Mais, comme d’habitude, elle me sourit, pleine de gentillesse et d’amour maternel. J’en déduis qu’ils ne savent pas ce que j’ai fait cette nuit…
— Tu n’es pas sorti aujourd’hui, Max, n’est-ce pas ? lance mon père sans tact.
Les hostilités démarrent.
— Non. J’ai cherché un stage.
Il soupire bruyamment, cherchant ses mots pour ne pas céder à ses colères qu’il sait inutiles.
— C’est ça… Prends-moi pour un con…
Son ton est froid, incrédule, le feu couve sous la glace. Ma mère se ratatine sur ses épaules, finissant ses petits pois. Et le miracle vient de l’autre bout de la table.
— C’est vrai, papa, je l’ai vu envoyer des propositions. Et avoir des réponses. N’est-ce pas, Max ?
Incroyable. Ma sœur n’a pas lâché un mot de la journée, mais elle vient de me sauver la mise en une seule phrase. Je ne relâche surtout pas de soupir de soulagement, afin de ne pas ternir l’éclat de son action brillante.
— J’ai un entretien lundi. Pour une alternance.
Mon père mâche dangereusement son dernier bout de viande, regardant ses enfants tour à tour, sondant si une magouille n’est pas à l’œuvre. Mais Emma est la princesse de la lumière, sa petite fille chérie, sa vertu n’a jamais été contestée, en actes comme en paroles.
— Bien, conclut-il simplement en décontractant enfin sa mâchoire.
Le repas se termine dans le calme. Je lance des regards à ma sœur, cherchant à percer son état d’esprit sans discerner le moindre faisceau d’indice. Je monte dans ma chambre après avoir souhaité bonne nuit à mes parents. Emma se trouve déjà là, assise au bord du lit, les mains jointes, l’air solennel. Je referme la porte et m’approche d’elle.
— Je crois qu’il faut qu’on parle, commence-t-elle.
Tous mes scénarios préparés veulent sortir au même moment et je réplique aussitôt, sans la laisser dérouler le reste de son discours, de peur de me retrouver dos au mur.
— Écoute, Emma, je suis désolé, dis-je en la suppliant avant qu’elle ne resserre sa poigne invisible sur la situation.
— Je n’en suis pas certaine, Max. Tu as aimé ça. Je l’ai bien senti.
Elle impose un silence. Je ne sais plus où me mettre. Emma continue d’une voix mêlant douceur et fermeté, sur un ton plus bas.
— Je sais que tu mates du porno le soir avant de dormir.
— Tu veux dire depuis que tu es ma colocataire ?
— Non, je le sais depuis des années. J’ai l’ouïe fine. Tu as 19 ans, tu es un mec, cela aurait été étonnant que j’entende des dialogues de Joséphine, ange gardien à trois heures du matin.
— Emma, je n’arrive pas à m’en passer, c’est plus fort que moi. C’est pour ça que j’ai…
— Je sais, tu es accro. Écoute, je ne suis pas là pour te faire la morale. Je pense que ça te rend malheureux, mais, si tu en as besoin, alors… dis-moi simplement quand tu veux un moment tranquille. Je repasserai plus tard. Ou, si tu le fais quand je suis là… fais-le discrètement.
— Cela me met mal à l’aise de le demander, encore plus de le faire à côté de toi.
Elle hausse les épaules. A-t-elle deviné que l’un me gêne énormément, mais que l’autre m’excite beaucoup trop ?
— Je ne suis pas la Sainte Vierge, moi aussi j’ai mes envies.
— Comment tu fais pour… disons… te satisfaire quand je suis là ?
— Les toilettes à la fac. Pas très glamour, mais bon.
— Malin.
— Comme toi, je commence à trouver le temps long. J’ai hâte de retrouver ma chambre. Mon intimité. Mes habitudes.
— Tu n’as pas de copain pour apaiser un peu tes envies ?
— Pas en ce moment. Et… disons que les mecs, j’en ai un peu ma claque en ce moment.
— Pourquoi ?
Ses yeux plongent dans le vague.
— Vous… enfin… ils sont tous les mêmes. Ils me font du mal. Tous, un jour ou l’autre. Ils me mentent. Ils ne pensent pas assez à moi. Des égoïstes.
— Je suis désolé. Je sais que tu as beaucoup souffert de tout ça, tu m’en as déjà parlé.
— Tu es vraiment trop nul pour chercher des stages, mais, au moins, tu sais écouter les gens. C’est un don, tu sais, ajoute-t-elle en me taquinant.
— Merci beaucoup pour tout à l’heure, papa allait encore me hurler dessus.
— Max, il s’y prend mal, mais il n’a pas tort sur le fond : tu dois prendre ta vie en main. Maman et moi, nous ne serons pas toujours là pour te sauver la mise. Maintenant, tu m’en dois une.
— En effet. Que puis-je faire pour te remercier ?
— Trouve un stage avant lundi si tu veux vivre, ajoute-t-elle, espiègle.
— Je vais mettre les bouchées doubles.
— T’as intérêt !
Nous nous asseyons dans mon canapé et lançons une série. La soirée devient plus confortable, la tension étant maintenant retombée. Je ne la sens toutefois pas vraiment concentrée, encore en proie à ses démons intérieurs. Emma vient me prendre la main. Je me tourne vers elle et vois que les larmes coulent sur ses joues.
— Qu’est-ce qui ne va pas, Emma ? dis-je, inquiet.
Elle met quelques secondes à répondre.
— Je me sens très seule… Les études me stressent. J’ai l’impression de devoir être parfaite tout le temps, de ne décevoir personne.
— Tu devrais prendre modèle sur moi, pour une fois. Les jeux vidéo ne te jugent pas. Tu profites des bons moments et tu verras de quoi demain sera fait.
Mes mots l’apaisent un peu. Elle se blottit contre moi.
— Hmm… Peut-être devrais-je relâcher un peu la pression de temps en temps.
— Trouve-toi un mec ou joue aux jeux vidéo !
— Je préfère la seconde solution. Tu veux faire une partie ?
Pour la première fois, je la vois prendre une manette. Je choisis le jeu le plus facile pour une débutante. Assez logiquement, je gagne haut la main, mais elle ne se vexe pas. Elle m’envoie un petit coup sur l’épaule.
— M’en fous, je te casse la gueule en vrai quand je veux.
— Je demande à voir !
Elle me tire la langue. C’est le genre d’instants complices que je n’ai pas partagés avec elle depuis des lustres. Je me sens bien et j’ai le sentiment que cela apaise sa solitude. Nous jouons encore quelques heures, puis elle finit par regarder avec dépit l’heure tardive sur son téléphone. Elle part dans la salle de bain, se change et revient avec sa tenue nocturne habituelle. Je pose les yeux sur ses formes. Mon envie contre nature bondit dans mon boxer comme un diable tout droit sorti de mille ans de détention. Heureusement, elle n’y prête pas vraiment attention et disparaît sous la couette. Je l’y rejoins après avoir enfilé mon boxer et mon tee-shirt, attendant que mon érection disparaisse.
Nous nous plongeons dans la pénombre. Je me tourne vers elle et, sentant que je continue de vouloir discuter, elle m’imite. Nos corps sont à distance raisonnable… Mais, après la complicité ressentie pendant la soirée, je me sens plus proche d’elle que jamais.
— Je n’ai pas arrêté de penser à la façon dont je pouvais m’excuser pour la nuit dernière, à ce que tu m’as dit ce matin, mais… j’ai une dernière question. Et, promis, je n’en parlerai plus.
Je sens le poids de ses yeux malgré l’obscurité.
— Je sais quelle question tu as en tête, Max. J’ai dit ça sans réfléchir. Ce n’est pas sage de te répondre.
— Mais je…
— S’il te plaît, Max, n’insiste pas. Ce qui s’est passé cette nuit était une erreur. C’était mal. N’en parlons plus.
— D’accord… Tu veux bien me pardonner ?
— Tu l’es déjà. Parce que tu es mon frère. Et parce que je sais que tu es le seul homme qui ne me fera jamais de mal volontairement.
— Merci, Emma.
— Bonne nuit.
Elle se tourne et le ronron de la circulation ponctue mon insomnie habituelle. Je n’ai pas le cœur à regarder le moindre film sur mon téléphone. J’essaie de m’endormir. Le temps est suspendu. J’observe au plafond les phares des voitures projeter des raies de lumière à travers les rideaux mal fermés. Je me tourne pour vérifier que ma sœur est assoupie. Je suis surpris de constater qu’elle ne dort toujours pas. Fuyant mon regard, elle se retourne. Quelque chose la ronge. Je le sens, mais je n’ose rien lui dire. De trop longues minutes se succèdent. Et là, à demi-voix, j’entends distinctement quelques mots, un poids trop lourd pour sa conscience relâché brutalement dans une expiration salvatrice.
— L’autre partie de moi a aimé ça…
Nous n’aurions pas dû faire ça et pourtant…
