Chapitre 3 sur 7

La Salle des Nécessités

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Les minutes s’égrènent lentement, comme du sable figé dans un sablier brisé. En face de la Salle des Trophées, l’horloge semble bloquée sur 23h50. Le château est silencieux, un silence de tombeau, troublé seulement par le vent qui siffle contre les vitraux. Je suis en avance, évidemment. J’ai peur que, comme pendant toute ma vie, les étoiles se mettent à s’aligner contre moi.

Je le vois arriver. Majestueux. Une grandeur noire qui fend l’obscurité d’un pas confiant. Il ne m’adresse qu’un simple regard, désintéressé. Je suis une simple variable d’ajustement dans son plan, et je ne peux pas en demander plus. Je m’abstiens d’oser le saluer. Je garde le regard baissé, attendant sagement la suite, mes mains torturant le tissu de ma robe.

Il se tourne face à un mur de pierre vierge, juste en face de la tapisserie de Barnabas le Follet. C’est un cul-de-sac. Mais Tom fixe la pierre avec une concentration intense qui dure de longues minutes. Je sens la magie affluer autour de lui, dense, magnétique.

Quand il rouvre les yeux, une fissure apparaît sur le mur, silencieuse, spectrale. La pierre se tord, gémissant presque, s’écarte, et une lourde porte en chêne bardée de fer émerge du néant. Une pièce dont je ne soupçonnais même pas l’existence vient de naître pour lui.

Il entre le premier, sans vérifier si je suis là. Il sait que je suis là. Je lui emboîte le pas, retenant mon souffle.

La pièce est immense, une cathédrale d’ombres voûtée dont le plafond se perd dans les ténèbres. Une forte odeur d’encens Storax — parfum de mort, de résine et de terre humide — sature l’air, me prenant à la gorge. De nombreux ouvrages reposent comme des cadavres ouverts sur des pupitres. Au centre, un autel de pierre noire, veiné de rouge, couvert de runes intimidantes luit faiblement. Ce n’est pas une salle de classe. C’est un sanctuaire. Un laboratoire de vivisection de l’âme dont il est le seul dieu.

Tom ne s’embarrasse d’aucune explication. Il sort sa baguette, un bois d’If pâle comme un os. Sans même me regarder, occupé à caresser la reliure d’un grimoire en peau humaine d’un geste presque sensuel, il lance d’une voix monocorde :

– Allonge-toi sur l’autel, Vesper.

Mon prénom. Encore. Cette petite marque d’attention me comble de satisfaction, aussi pathétique soit-elle. Sans réfléchir, obéissant à l’instinct de soumission qui hurle en moi, je grimpe sur la pierre.

Le contact est un choc thermique. La pierre est glaciale, plus froide encore que ma peau. Elle traverse ma robe, mordant ma chair, mais la peur qui me noue l’estomac est anesthésiée par l’euphorie. Je suis là. Dans son saint des saints. Je m’allonge, offrant mon corps à son jugement.

Il s’approche de moi lentement. Son ombre me recouvre, avalant la lumière. Puis, sans un mot, il braque sa baguette entre mes deux yeux.

– Legilimens.

Une lame de glace s’enfonce dans mon crâne, écartant la matière grise, déchirant mes barrières mentales comme du papier de soie. Je sens sa présence dans ma tête, des doigts implacables qui fouillent mes souvenirs, retournant chaque pierre. C’est une violation absolue. Je suis à nu.

Je ne peux rien cacher. Le film de ma vie défile, mais c’est lui qui tient la bobine.

Il voit tout. Il sent tout. Le goût salé de mes larmes quand ma mère s’est écroulée à Sainte Mangouste. L’odeur aseptisée de l’hôpital quand le Médicomage a prononcé le verdict : Malédiction du Sang. Mon enfance de petite fille qui sait qu’elle est un fruit pourri avant d’avoir mûri. Le miroir qui me renvoie chaque matin cette peau cadavérique, ces cheveux noirs comme un linceul. Le froid constant, lancinant, dans mes os.

Et puis, Lui.

Je sens son attention se focaliser, prédatrice, amusée. Il regarde le film de notre première rencontre. Il ressent, à travers mes propres nerfs, le choc électrique qui m’a traversée en première année. Il goûte à ma certitude viscérale que nos destins sont liés. Il observe mes tentatives désespérées, mes échecs, les moqueries de Walburga. Il ne ressent pas de pitié. Je sens son amusement. Un amusement cruel, distant, intellectuel.

Soudain, il pousse plus loin. Il enfonce les portes de mon intimité la plus secrète.

La honte me submerge, me brûle le visage, mais je ne peux pas l’arrêter. Il me voit, seule dans mon lit à baldaquin, mes doigts glissant entre mes cuisses, gémissant son nom dans l’obscurité pour oublier la douleur de ma maladie. Il voit mes rêves fiévreux. Il se voit, lui, me dominant dans la bibliothèque, me prenant avec rage sur une table de travail. Dans tout un tas d’autres endroits improbables de l’école, lui offrir ma bouche, toujours à genoux, pour satisfaire la moindre de ses envies. Il se voit m’attacher dans la Forêt Interdite, nu et cruel, mêlant à la perfection le plaisir à la douleur infligée.

Il voit tout. Ma dévotion. Ma luxure. Mon envie d’être brisée par lui.

Il se retire de mon esprit brusquement, me laissant haletante, tremblante, le nez en sang, comme une naufragée rejetée sur le rivage après une tempête.

Je cligne des yeux, essayant de reprendre pied dans la réalité. La salle tourne. Tom me surplombe. Son visage est indéchiffrable, mais ses yeux brillent d’une lueur nouvelle. Ce n’est pas du désir. C’est de l’avidité scientifique. Il vient de découvrir une ressource inexploitée.

– Intéressant, murmure-t-il.

Il passe sa langue sur ses dents, pensif. Le bruit est obscène dans le silence.

– Ton esprit est malléable. Complètement brisé. Mais qu’en est-il du corps ?

Il recule d’un pas. L’atmosphère change instantanément. L’encens semble devenir plus lourd, plus suffocant, collant à la peau.

– Tu dis vouloir tout supporter pour moi, Vesper. Vérifions cela.

Il lève sa baguette, non plus vers mes yeux, mais vers mon cœur. Un éclair rouge naît au bout du bois d’If.

– Endoloris.

La douleur me frappe comme la foudre.

Mon dos s’arque violemment, décollant de la pierre. Mes muscles se tétanisent, chaque nerf de mon corps s’enflammant comme s’il était trempé dans l’acide bouillant. C’est une agonie pure, blanche, aveuglante. Je devrais hurler. Je devrais supplier pour ma mort.

Mais je ne crie pas.

Je serre les dents à m’en briser la mâchoire. Mes ongles griffent la pierre noire jusqu’au sang, laissant des traînées écarlates. Je gémis, un son rauque, animal, qui reste coincé dans ma gorge.

Au fond de cette fournaise, il se passe quelque chose d’impensable.

Ma Malédiction du Sang, ce froid perpétuel, ce vide absolu qui me glace les os depuis ma naissance… se réveille. Elle a faim. Elle boit la douleur. La souffrance du sortilège se heurte au vide glacé de ma maladie. C’est comme verser de la lave en fusion sur un glacier. Ça siffle, ça fume, ça brûle, mais ça ne me détruit pas.

Au contraire. Ça me dégèle.

La chaleur du sortilège se diffuse dans mes membres engourdis. Pour la première fois depuis des années… je sens mes orteils. Je sens le sang circuler, chaud, vivant, furieux. La douleur est atroce, mais elle est synonyme de vie. Je n’ai plus froid.

Tom maintient le sort. Cinq secondes. Dix secondes. Une éternité de feu.

Il rompt le contact brutalement.

Je retombe lourdement sur l’autel, le corps fumant de transpiration froide, la poitrine se soulevant par saccades douloureuses. Je devrais être inconsciente. Je devrais être folle, l’esprit en miettes comme les victimes de Grindelwald. Mais je tourne la tête vers lui. Mes cheveux collent à mon front. Mes yeux cherchent les siens avec une adoration intacte, presque droguée. Je suis déjà en manque.

Un silence stupéfait s’installe. Pour la première fois de ma vie, je vois Tom Jedusor réellement surpris. Il regarde sa baguette, fronce les sourcils, puis me regarde comme si j’étais une énigme runique complexe.

– Tu n’as pas crié, constate-t-il.

Sa voix trahit une pointe d’incrédulité.

– J’ai vu des hommes faits pleurer leur mère après trois secondes. Toi… tu en as pris douze.

Il s’approche, fasciné. Il pose sa main sur mon front trempé. Sa peau est fraîche comparée à la fournaise qui m’habite encore.

– Pourquoi ?

– Parce que… haleté-je, ma voix cassée, rauque. Parce que c’est chaud, Tom… C’est la première fois… que je n’ai pas froid.

Un sourire lent, terrible, étire ses lèvres. Il vient de comprendre. Il ne voit pas une femme qui souffre. Il voit une arme qui s’ignore. Un réceptacle capable d’endurer l’enfer pour lui.

– Ta malédiction… murmure-t-il. Elle te protège. Elle mange la douleur. Tu es… parfaite.

Il caresse ma joue, et cette fois, il y a une forme de possession dans son geste. Ses doigts tracent la ligne de ma mâchoire.

– Je peux t’aider, Vesper. Je peux canaliser cette résistance. Je peux te faire découvrir des seuils de douleur et de plaisir que personne n’a jamais explorés. Mais en échange, tu m’appartiendras. Corps, âme, et douleur. Tu ne penseras plus par toi-même. Tu seras une extension de ma volonté.

Je plante mon regard dans le sien, me noyant volontiers dans ses abysses.

– C’est tout ce que je désire, Tom.

L’air se fige. Le sourire de Tom disparaît instantanément, remplacé par un masque de fureur froide. Sa baguette s’abat sur ma gorge, pressant contre ma trachée, là où le pouls bat la chamade, menaçant de m’écraser à nouveau.

– Ne m’appelle plus jamais ainsi.

Sa voix est un murmure sibilant, terrifiant, vibrant de magie contenue.

– Ce nom est vulgaire. Ce nom est mort, légué par un père moldu sans importance. Si tu le prononces encore une fois, je t’arracherai la langue.

Je tremble, mes yeux écarquillés fixés dans les siens. La peur revient, délicieuse.

– Comment… comment dois-je vous appeler ? balbutié-je.

Il relâche légèrement la pression. Il se redresse de toute sa hauteur, son ombre s’étirant sur les murs de la cathédrale comme celle d’un démon, me regardant comme un dieu contemple sa plus fidèle créature.

– Maître.

Le mot claque dans le silence de la crypte comme un coup de fouet.

– Tu ne prononceras mon nom d’esclave que lorsque nous serons en public, pour maintenir l’illusion. Ici, dans le noir… tu sais ce que je suis.

– Oui… Maître.

Le mot roule sur ma langue, étranger mais juste. Au moment où je le prononce, je sens le dernier verrou de mon ancienne vie sauter. Je ne suis plus une élève malade. Je suis une propriété. Je suis une Gardienne.

Tom sourit à nouveau, satisfait. Il se penche et chuchote à mon oreille, sa voix caressant mes sens encore à vif :

– Bien. Maintenant, lève-toi, Vesper. La leçon ne fait que commencer. Et je crains qu’elle ne soit… exquise.

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