Chapitre 2 sur 7

Le Mensonge Parfait

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L’automne saigne sur les arbres de Poudlard, transformant la lisière de la Forêt Interdite en une plaie d’or et de rouille. L’air est vif. C’est un samedi, un jour de liberté pour les autres, un jour de traque pour moi. Tom a disparu dès l’aube.

Je sais où il est. Je le sais toujours. C’est un aimant sous ma peau.

Je ne suis pas assez brave pour le suivre dans les profondeurs des bois, là où l’odeur de pourriture végétale et de terre humide devient oppressante. Je reste à la lisière, tapie dans l’ombre d’un hêtre centenaire, mes fesses engourdies par le sol gelé. J’attends. J’ai lancé sur moi-même un Sortilège de Désillusion. La sensation est désagréable, comme si on m’avait cassé un œuf frais sur la tête, un liquide froid coulant le long de ma nuque pour me rendre semblable à une ondulation de l’air.

Le soleil décline, rougeoyant, quand la terre tremble.

Soudain, une explosion. Une déflagration sourde, brutale, déchire le silence de la forêt. L’air se charge instantanément d’électricité statique, faisant se dresser les poils de mes bras. Une odeur âcre d’ozone brûlé et de soufre envahit mes narines, masquant celle des feuilles mortes. Ce n’est pas une explosion moldue. C’est de la magie pure, brute, incontrôlée. De la Magie Noire.

Des oiseaux s’envolent en criant. Très vite, des lumières apparaissent au loin : les professeurs accourent. Je vois la silhouette imposante d’Albus Dumbledore fendre les fourrés, sa robe auburn claquant au vent, une expression de gravité terrible sur le visage. Il est suivi de près par le vieux Directeur Dippet, essoufflé, son chapeau de travers.

– Homenum Revelio ! rugit Dumbledore.

Je retiens mon souffle, reculant instinctivement contre l’écorce rugueuse. La magie du sortilège me frôle comme un vent chaud, cherchant une présence humaine, mais elle file droit vers l’épicentre, m’ignorant.

La panique me saisit. Tom. Il est seul là-bas. A-t-il échoué ? Est-il blessé ? L’idée de son sang versé me donne la nausée, un goût de bile au fond de la gorge. Je ne peux pas rester là.

Je me glisse vers le château, invisible et terrifiée, mes muscles tendus à rompre.

La nuit est tombée quand je les vois revenir. Dumbledore tient Tom par le bras — une prise ferme, presque policière. Tom ne se débat pas. Il marche avec dignité, mais je vois les détails que les autres ratent : sa mâchoire crispée à en faire blanchir la peau, une fine pellicule de sueur sur ses tempes, et cette aura noire, vibrante, qui l’entoure encore. Dippet trottine derrière eux, tordant ses mains, l’air anxieux.

Ils se dirigent vers le bureau du Directeur. Je les suis. Je n’ai pas le droit, je risque l’expulsion immédiate, mais la force qui me tire vers lui est plus puissante que l’instinct de survie.

Je me colle contre la gargouille de pierre qui garde l’entrée. La porte ne se referme pas tout à fait. J’entends tout.

– Expliquez-vous, Tom ! tonne la voix chevrotante de Dippet. Cette explosion a été ressentie jusqu’à Pré-au-Lard ! C’était de la Magie Noire, n’est-ce pas ?

– Je vous l’ai dit, Directeur, répond la voix de Tom.

Elle est lisse, calme, trop calme. Mais je perçois l’infime tremblement de rage contenue sous la surface.

– J’étudiais. Un sortilège de protection ancien a mal réagi avec…

– Ne nous prenez pas pour des idiots, le coupe Dumbledore.

La voix du professeur de Métamorphose est glaciale, tranchante.

– J’ai vu les traces au sol, Tom. La terre est nécrosée. C’était un rituel. Un rituel interdit. Vous étiez seul ?

Silence. Un silence lourd, coupable, étouffant. Tom est coincé. Je sens sa frustration d’ici, elle irradie comme une chaleur toxique. S’il avoue être seul, il tombe pour usage de magie noire, un aller simple pour Azkaban. S’il ment, Dumbledore, avec son regard perçant qui voit à travers les âmes, creusera jusqu’à trouver la vérité.

C’est là que je comprends. Il a besoin d’une issue. Il a besoin d’un alibi si pathétique, si humain, si faible, que même Dumbledore ne pourra pas imaginer le grand Tom Jedusor l’inventer.

Je prends une grande inspiration. L’air sent la poussière de pierre. Je pousse la porte.

Les trois hommes sursautent. Le sortilège de désillusion s’estompe, me révélant échevelée, les yeux brillants, tremblante de tout mon corps.

– C’est ma faute !

Le cri m’écorche la gorge.

Dumbledore se fige, ses yeux bleus se posant sur moi avec une intensité physique, presque lourde. Tom tourne lentement la tête. Ses yeux s’élargissent d’une fraction de millimètre. Il ne comprend pas. Je vois le calcul se faire derrière ses pupilles noires.

– Mademoiselle Vesper ? s’étrangle Dippet. Que faites-vous ici ?!

– Je… Je viens de rentrer, haleté-je, jouant la comédie de ma vie.

Je force des larmes à monter, piquant mes yeux. Je laisse mes mains trembler visiblement.

– Tout est de ma faute. Tom n’y est pour rien. Il essayait juste de me protéger.

– Vous protéger ? répète Dumbledore, sceptique. De quoi ?

– De moi-même, murmuré-je en baissant la tête, feignant une honte dévastatrice. Tom et moi… nous avions rendez-vous. Dans la forêt. Je voulais être seule avec lui. Loin des regards. Je… je suis amoureuse de lui.

Je sens le regard de Tom me brûler le visage. C’est physique. Une sensation de chaleur intense sur ma joue droite. C’est un mélange de dégoût absolu et de fascination calculatrice.

– J’ai essayé de l’embrasser, continué-je, ma voix se brisant pathétiquement. Il m’a repoussée. Il m’a dit qu’en tant que Préfet, il ne pouvait pas… que c’était mal. Je me suis énervée. J’étais humiliée, furieuse. J’ai sorti ma baguette, je voulais lui lancer un sortilège, n’importe quoi pour qu’il me regarde… Ma magie a explosé sous le coup de l’émotion. C’était un accident.

Un silence stupéfait tombe sur la pièce, troublé seulement par le tic-tac régulier d’une horloge magique. L’histoire est parfaite.

– C’est impossible, tranche Dumbledore, mais sa voix a perdu de son assurance. L’explosion était trop puissante pour une élève de votre niveau, Miss Vesper.

– L’amour et la haine sont des catalyseurs puissants, Professeur, intervient Dippet, visiblement soulagé de ne pas avoir à renvoyer son élève préféré. Et nous savons que la santé de Miss Vesper est… instable. Sa magie l’est peut-être aussi.

Dumbledore serre les lèvres, frustré. Il me sonde du regard. Je soutiens la pression, me concentrant sur mon amour maladif pour Tom pour rendre mon mensonge impénétrable. Il sait que je mens. Mais il ne peut pas le prouver sans torturer une élève malade.

– Deux mois de retenue, décide Dippet en s’essuyant le front avec un mouchoir à carreaux. Pour tous les deux. Et cinquante points en moins pour Serpentard. Estimez-vous heureux d’être en vie. Maintenant, sortez.

Nous sortons.

Le couloir est désert, plongé dans la pénombre. Nous marchons côte à côte en silence. Je sens l’adrénaline retomber, remplacée par une terreur froide qui me glace les entrailles. Qu’ai-je fait ? J’ai osé impliquer Tom dans mes fantasmes devant les professeurs.

Soudain, une main de fer se referme sur mon bras.

Le monde bascule. Je suis projetée violemment en arrière. Mon dos heurte la pierre brute d’une alcôve. Le souffle est coupé net dans mes poumons. Tom est sur moi, son corps dur pressant le mien, son visage à quelques centimètres. Ses doigts remontent le long de ma gorge et serrent.

Fort. Trop fort.

Mes pieds quittent presque le sol. Je halète, cherchant de l’air, mais ma trachée est écrasée. Je vois des points noirs danser devant mes yeux. Ses yeux noirs me captivent plus que le manque d’oxygène. Ils brillent d’une rage pure, démoniaque.

– Qu’est-ce que tu veux en échange de ton âme, petite menteuse ? siffle-t-il. Tu crois que je ne vois pas ton petit jeu ? Tu crois que tu peux me manipuler ?

La douleur dans ma gorge est exquise. Ses ongles s’enfoncent dans ma peau tendre, manquant de peu de percer la veine jugulaire. Je sens le sang affluer à ma tête, battant dans mes tempes. Je vois rouge, mais mon corps réagit avec une violence inouïe. La peur et le désir se mélangent en un cocktail toxique. Mes cuisses se serrent involontairement. Sa main est chaude, brûlante sur ma peau glacée. C’est la première fois qu’il me touche vraiment.

– Je veux être tienne, Tom, croassé-je difficilement, ma voix n’étant plus qu’un filet d’air. Je veux servir. Je ferai tout… tout ce que tu veux.

– Tout ? ricane-t-il, un son cruel qui vibre contre mon thorax. Tu n’es rien. Une petite chose malade et brisée.

– J’ai menti à Dumbledore pour toi, insisté-je, mes mains agrippant ses poignets, non pour le repousser, mais pour sentir ses tendons bouger sous mes doigts. Je peux mentir au monde entier. Je peux être ton ombre.

La pression sur ma gorge se relâche d’un coup, permettant à l’air de s’engouffrer dans mes poumons brûlants dans un sifflement douloureux. Je tosse. Tom ne recule pas. Il m’observe, la tête penchée, comme s’il voyait enfin une utilité à l’outil défectueux que je suis.

– Une ombre… murmure-t-il, pensif.

Un sourire lent, cruel, étire ses lèvres. Il approche sa bouche de mon oreille. Je frissonne, mes genoux s’entrechoquant, vidés de toute force.

– Peut-être que je peux faire quelque chose de toi, Vesper. Rejoins-moi demain soir. Salle des Trophées. Minuit. Ne sois pas en retard. Ou je te tuerai moi-même.

Il se détache de moi brutalement, me laissant glisser contre le mur comme une poupée désarticulée. Il disparaît dans l’obscurité du couloir sans un regard en arrière, sa démarche royale et terrifiante.

Je reste là, seule dans le noir, massant les marques rouges qui commencent déjà à bleuir sur mon cou. Le cœur battant à tout rompre, je souris. Il m’a menacée de mort. Il m’a touchée. Sa chaleur est encore sur ma peau. C’est la plus belle nuit de ma vie.

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