layout: chapitre type: chapitre numero: 1 titre: "L'Ombre et la Proie" permalink: "/c/la-servante-de-voldemort/1" histoire_link: "/c/la-servante-de-voldemort/"
Une étincelle claque dans l’âtre, brisant le silence liquide de la pièce. Le feu lèche le granit noir, massif et froid, à l’image de notre Salle Commune. Cette maigre source de chaleur attire les autres élèves comme des papillons de nuit suicidaires. Ils s’agglutinent, cherchant à réchauffer leur sang tiède.
Pas moi.
Ici, dans les entrailles du château, sous des tonnes d’eau et de roche, l’air a un goût de sel et de vase ancienne. De jour comme de nuit, nous baignons dans cette même lueur verdâtre, tamisée par les eaux du Lac Noir qui pressent contre les hautes fenêtres en ogive. Parfois, l’ombre immense du Calmar Géant glisse derrière le verre épais, nous rappelant que nous sommes des créatures des abysses, préservées dans du formol. Cette lumière spectrale donne à tous les Serpentard un teint de cire. Mais sur moi, l’effet est cadavérique. Mes veines bleues dessinent une carte routière morbide sous ma peau translucide. Une prémonition, sans doute.
Ce soir, le froid est dedans.
Ma maladie ne se contente plus de me frôler ; elle me ronge les os. C’est une morsure glacée, une sensation d’aiguilles de givre plantées dans la moelle épinière, qui ne me quitte plus. Je reste en retrait, enfoncée dans un fauteuil de cuir vert qui grince sous mon poids plume. Je ne cherche pas la chaleur du feu. Le feu ne peut rien contre le gel de mon sang.
Je cherche sa chaleur à lui. Une chaleur radioactive, interdite.
Tom Jedusor.
Il est là, à quelques mètres, trônant dans son fauteuil à haut dossier. Le dos droit, d’une rigidité aristocratique, il est plongé dans un ouvrage à la reliure de cuir écorché qui sent la moisissure et les secrets. Je le dévore des yeux depuis deux heures. Je connais par cœur la ligne tranchante de sa mâchoire, la courbure arrogante de ses lèvres qui ne sourient jamais, la façon dont ses doigts longs et pâles tournent les pages avec une précision chirurgicale, sans jamais froisser le papier.
Je ferme les yeux et j’inspire. Je m’imagine son odeur. Pas celle de l’humidité ambiante. La sienne. Un mélange de vieux parchemin sec, d’ozone après l’orage et de quelque chose de métallique, de cuivré… comme du sang froid séché sur une lame.
Quand, par miracle, ses yeux sombres balayent la pièce et accrochent mon regard une fraction de seconde, le monde s’arrête. Mon cœur rate un battement, cognant douloureusement contre mes côtes fragiles. L’afflux d’adrénaline chasse le givre dans mes veines. La douleur dans mes os s’évapore, remplacée par une brûlure exquise. Je me sens vivante. Je respire enfin.
Il ne me voit pas, bien sûr. Son regard glisse sur moi comme sur un meuble poussiéreux. Je suis une tache dans le décor. Mais cela n’a aucune importance. Être dans la même pièce que lui, respirer le même air vicié, le voir devenir le roi sombre qu’il est destiné à être… c’est ma seule raison de ne pas me laisser couler au fond du lac.
Ma contemplation est brisée par un bruit de soie froissée. Sa cour arrive. Lestrange, Avery, et elle… Walburga Black.
Elle s’interpose dans mon champ de vision, telle une statue de haine drapée dans une robe de sorcière hors de prix. Son parfum capiteux de rose et de musc m’agresse les narines, trop fort, trop vivant. Un rictus de dégoût déforme ses traits aristocratiques. Elle a remarqué mon obsession. Elle la flaire comme une chienne de chasse sent la peur.
– Dégage, Vesper, crache-t-elle.
Sa voix est aiguë, discordante.
– Tu empestes la mort. Va agoniser ailleurs, tu gâches la vue de Tom.
Tom ne relève pas les yeux. Il ne cille même pas. Sa plume continue de gratter le parchemin, régulière, indifférente. Il est hermétique au bruit, aux insultes, à la cruauté vulgaire de ses propres disciples.
Je me lève. Mes genoux s’entrechoquent. La honte me monte aux joues, brûlante, contrastant avec mes mains glacées. Je baisse la tête, fixant mes chaussures usées. Je pourrais maudire Walburga, je déteste cette prétentieuse autant que je l’envie d’être si proche de lui, de pouvoir respirer son aura. Mais je n’ai ni sa force, ni son nom.
Je m’éclipse dans l’ombre du couloir, longeant les murs suintants, emportant avec moi l’image de Tom, gravée au fer rouge sous mes paupières. Il m’a ignorée. C’est parfait. L’indifférence est une forme de tolérance, non ?
Mes pas résonnent trop fort sur les dalles froides des donjons. Clac. Clac. Clac. Je devrais rentrer au dortoir, me recroqueviller sous mes couvertures pour calmer mes tremblements, mais mes pieds me guident ailleurs. Vers la Bibliothèque. Le seul endroit où le silence est respecté, le seul endroit où l’odeur de la poussière et de l’encre me calme.
Je m’enfonce dans les allées sombres de la Réserve — bravant l’interdit, comme toujours. Ici, l’air est sec, chargé de la magie résiduelle des livres maudits. Je n’ai pas le talent inné de Tom, je n’ai pas sa puissance brute qui fait crépiter l’air, mais je compense par l’acharnement. Je me détruis les yeux à la lueur de ma baguette pour trouver un sort, une potion, n’importe quoi qui pourrait lui être utile.
Je tends la main vers un traité d’herbologie toxique à la reliure écaillée lorsque l’air change soudainement.
La température chute de dix degrés. Les poils de mes bras se hérissent. Une aura familière, électrique, charge l’atmosphère, faisant vibrer mes tympans comme avant un coup de tonnerre.
Je me fige, la main en l’air.
Au bout de l’allée, une silhouette se détache de la pénombre dense. Tom.
Il marche d’un pas souple, silencieux comme un prédateur nocturne, un livre noir serré contre son flanc. Il est seul. C’est une chance inespérée. Une chance unique. Mon cœur s’affole, un oiseau paniqué dans une cage trop petite. Je me redresse, lissant nerveusement ma robe sur mes hanches maigres, et je prends le risque le plus insensé de ma vie.
– Tom ?
Ma voix est faible, étranglée par le nœud dans ma gorge.
Il s’arrête. Il tourne lentement la tête vers moi. Le mouvement est fluide, inhumain. Ses yeux noirs me transpercent, vides de toute émotion, mais intenses comme deux puits de goudron. Il me scanne de haut en bas, s’attardant une seconde sur mes mains tremblantes, puis sur mon visage blême. Il n’y a pas de désir dans ce regard. Juste une analyse froide. Une dissection.
– Vesper, dit-il.
Sa voix est un velours sombre, poli mais tranchant comme un rasoir.
– Que fais-tu ici ?
Il a prononcé mon nom. Le son de ces deux syllabes dans sa bouche me fait l’effet d’un sortilège de brûlure. Mes jambes manquent de se dérober. Je sens la chaleur monter de mon ventre, vertigineuse.
– Je… J’ai vu que tu lisais un traité sur les sortilèges d’ancrage, bafouillé-je, ma langue pâteuse. J’ai trouvé un texte… un texte rare. Qui pourrait t’intéresser. Dans la section interdite.
– Vraiment ?
– L’Omnius Permanenti de Vlad Osborne, dis-je avec une fierté tremblante, serrant le livre contre ma poitrine comme un bouclier.
Un silence lourd s’installe. On n’entend que le bourdonnement lointain de la magie du château. Tom incline légèrement la tête sur le côté, un demi-sourire narquois étirant ses lèvres pâles. Ce n’est pas un sourire de gratitude. C’est un sourire de loup qui joue avec un agneau.
– Tu penses m’apprendre quelque chose avec Osborne ? lâche-t-il avec un petit rire sec, sans joie. Ce livre est une introduction médiocre pour les premières années, Vesper. Je l’ai corrigé, annoté et dépassé quand j’avais treize ans.
L’humiliation me frappe comme une gifle physique. Je sens mes yeux piquer. Je me sens rétrécir, disparaître dans le sol.
– Je… Je pensais que… je voulais juste aider.
– Aider ?
Il fait un pas vers moi. Juste un. Mais sa présence est si écrasante que je recule instinctivement jusqu’à heurter l’étagère derrière moi. Le bois dur me rentre dans le dos. Il est proche maintenant. Trop proche. Je peux sentir son odeur, cette fragrance d’ozone froid et de danger pur. Elle m’enivre.
– Et comment pourrais-tu m’aider, Vesper ? murmure-t-il.
Sa voix a baissé d’une octave, dangereuse, douce, sibilante. Il envahit mon espace vital.
– Je… dis-moi ce que tu veux, soufflé-je, les yeux embués, mon souffle se mélangeant au sien. Je ferai tout ce que tu veux. N’importe quoi.
L’offre pend dans l’air, lourde et pathétique. Tom me regarde, et pendant une seconde, je crois voir une lueur d’intérêt. Mais il se penche vers mon oreille. Son souffle froid me glace le sang, faisant frissonner ma peau.
– Pourquoi aurais-je besoin de quelqu’un comme toi ?
Il se redresse brutalement, son visage redevenant un masque de marbre indifférent.
– Tu empestes la maladie, Vesper. La faiblesse suinte par tous tes pores. Et s’il y a une chose que je déteste plus que les Sang-de-Bourbe… c’est la faiblesse.
La lame de ses mots pénètre mon cœur plus sûrement qu’un poignard. Il ne me laisse même pas le temps de répondre. Il pivote sur ses talons et s’éloigne, sa robe noire claquant derrière lui comme une aile de corbeau, me laissant seule dans l’obscurité et le silence.
Je ne sais pas comment je trouve la force de quitter la bibliothèque. Je cours presque, aveuglée par les larmes, jusqu’à atteindre le refuge des toilettes des filles du deuxième étage. L’odeur de javel et de moisissure m’accueille. Je m’enferme dans une cabine et je m’écroule à même le carrelage glacé et sale.
Je pleure. Je gémis, recroquevillée en position fœtale, mes ongles griffant les joints du carrelage. La douleur du rejet est vive, insupportable, acide.
Et pourtant…
Au milieu des sanglots, un frisson étrange, presque électrique, me parcourt l’échine. Je repasse la scène en boucle dans mon esprit. Il m’a regardée. Il m’a parlé. Il s’est approché de moi. Je lève ma main, celle qui a failli effleurer sa robe, et je la presse contre mes lèvres tremblantes. Je peux encore sentir l’écho de sa proximité.
Jamais je ne me suis sentie aussi détruite. Jamais je ne me suis sentie aussi importante. Ces quelques secondes de cruauté pure valent tout l’or du monde. J’ai existé dans son existence. Il a pris le temps de me détester. Et cela… cela me suffit.
Je sèche mes larmes d’un revers de manche humide. Un sourire brisé naît sur mes lèvres, reflet déformé dans l’eau de la cuvette. Je me jure, là, sur le sol souillé, que Tom finira par me regarder à nouveau. Même si c’est avec dégoût. Même si c’est pour me briser encore un peu plus. Je suis à lui. Il ne le sait pas encore, mais je suis déjà sienne.
