Chapitre 5 sur 7

L'Appel des Profondeurs

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layout: chapitre type: chapitre numero: 5 titre: "L'Appel des Profondeurs" permalink: "/c/la-servante-de-voldemort/5" histoire_link: "/c/la-servante-de-voldemort/"

Le printemps force les portes de l’Écosse. La neige fond en gadoue grisâtre dans les cours, l’air s’adoucit, les premiers crocus percent la terre noire comme des cicatrices colorées. Les élèves de Poudlard enlèvent leurs écharpes, rient plus fort, revivent.

Moi, je meurs.

Ce n’est pas une mort poétique. C’est un effacement.

Je suis assise à la table des Serpentard pour le petit-déjeuner. Le plafond magique affiche un ciel d’un bleu insolent, traversé par des rayons de soleil qui inondent la Grande Salle. Autour de moi, mes camarades se plaignent de la chaleur, retirent leurs pulls.

Moi, je porte trois couches de laine sous ma robe, et je ne sens rien.

Le soleil me traverse comme si j’étais faite de verre. Je le vois, je sais intellectuellement qu’il chauffe, mais sur ma peau, c’est une lumière froide, stérile, comme celle d’une lampe opératoire.

Je regarde mon assiette. Des œufs brouillés, du bacon, des toasts dorés. Pour n’importe qui d’autre, c’est appétissant. Pour moi, c’est du sable et de la cendre.

Je porte une fourchette à ma bouche par automatisme. Je mâche. La texture est caoutchouteuse, écœurante. Le goût a disparu il y a deux semaines. D’abord le sucré, puis le salé. Maintenant, tout a le goût de la poussière. Je me force à avaler pour ne pas éveiller les soupçons, mais mon estomac, ce vieux sac ratatiné, se contracte de protestation.

Je ne nourris plus mon corps avec de la nourriture. Je le nourris avec Lui.

Je lève les yeux vers la table des professeurs. Tom n’est pas là. Il est Préfet-en-Chef, il a ses privilèges. Il mange dans sa chambre, ou peut-être qu’il ne mange pas non plus. Peut-être qu’il se nourrit de l’ambition pure.

Mon cœur a ralenti. Je le sais. Parfois, la nuit, j’attends le prochain battement si longtemps que je crois qu’il ne viendra jamais. Boum… et puis le silence. Un silence de cinq, six secondes. Boum…

Je deviens une chose lente. Une chose froide.

Walburga, assise en face de moi, parle fort d’un mariage arrangé pour sa cousine. Elle est rougeaude, vivante, bruyante. Son sang pulse si fort sous sa peau que je pourrais presque l’entendre. Elle me dégoûte. Elle est vulgaire de vitalité.

– Tu ne manges pas, Vesper ? lance-t-elle, suspicieuse. Tu as l’air d’un spectre.

Je pose ma fourchette avec un cliquetis métallique.

– Je n’ai pas faim, dis-je.

Ma voix sonne étrange à mes propres oreilles. Plate. Désincarnée. Comme si elle venait de derrière moi.

– Tu devrais aller à l’infirmerie, ricane Lestrange à côté d’elle. On dirait que tu vas te decomposer sur place.

Ils rient. Ils ne savent pas à quel point ils ont raison. Je ne me décompose pas. Je me cristallise.

Je me lève brusquement. Le mouvement me donne le vertige. Le sol semble tanguer. Je dois partir. J’ai besoin de ma dose. J’ai besoin de chaleur. Pas celle du soleil. La Sienne.

Je quitte la Grande Salle sous les regards moqueurs, serrant mes bras contre ma poitrine pour empêcher mes os de claquer.

Je suis assise sur le sol de la Salle sur Demande, recroquevillée dans une fourrure d’ours. Je ne tremble pas ; je vibre.

Tom est à son bureau. Il déchiffre une page complexe du Codex, sa plume grattant le parchemin avec un son régulier, hypnotique. Il n’a pas levé les yeux vers moi depuis une heure. Il m’ignore avec cette aisance cruelle qui est sa signature.

– J’ai froid…

Le mot s’arrache de ma gorge comme un éclat de verre.

Il soupire. C’est un son d’agacement pur. Je suis une interruption logistique, une lampe qui clignote avant de griller. Il pose sa plume, pivote sur sa chaise et me tend la main sans me regarder.

Je ne marche pas. Je rampe. Je me traîne jusqu’à lui comme une bête blessée, agrippant ses doigts, sa paume, son poignet.

Le contact me traverse.

Sa magie se déverse en moi. Ce n’est plus la marée puissante des débuts. C’est un filet d’eau sale dans un puits à sec. Ça brûle, ça écorche mes veines usées, mais ça arrête les tremblements. C’est une douleur chaude, familière. Délicieuse.

Je presse ma joue contre sa cuisse. Je frotte mon visage contre le tissu rêche de son pantalon, inspirant son odeur pour me remplir de lui. C’est la seule chose que je sens encore : son odeur d’ozone et de sang séché. Le reste du monde est inodore.

Il pose sa main libre sur ma tête. Ses doigts s’emmêlent dans mes cheveux, tirant légèrement sur les racines. Ce n’est pas de la tendresse. Il vérifie la température de mon cuir chevelu, il tâtonne mon pouls à la jugulaire avec la froideur d’un médecin légiste.

– Tu consommes trop, murmure-t-il. Ton corps ne retient plus la charge. Tu es un vase fêlé, Vesper.

– Je suis désolée… je vais faire des efforts…

– Les efforts ne suffisent plus. La structure cède.

Il retire sa main brusquement.

Le manque me frappe instantanément. Le froid revient, une morsure de chien enragé dans mon ventre. Je gémis, un son rauque, humiliant.

J’essaie de retenir sa main, mes ongles griffant sa peau, mais il me repousse du pied. Doucement. Fermement.

– Suffit. Nous avons cours dans vingt minutes. Lève-toi. Maquille-toi. Fais illusion.

Je me relève. Mes articulations craquent comme du bois mort. Je vais vers le miroir. Je remets du fard sur mes joues creuses, je lisse mes cheveux ternes qui tombent par poignées quand je les brosse. Je suis une poupée de cire qu’on a laissée trop près du feu. Je fonds.

Le couloir qui mène au cours de Défense contre les Forces du Mal est désert. Je marche vite, serrant mes livres contre ma poitrine pour cacher les tremblements de mes mains. Je dois tenir. Encore une heure. Juste une heure.

Une silhouette se détache de l’ombre d’une alcôve. Une robe de velours auburn, une barbe rousse parsemée de gris, des lunettes en demi-lune.

Albus Dumbledore.

Je me fige. Mon cœur rate un battement. Boum… et le silence reprend. Dumbledore n’est pas comme les autres professeurs. Il voit.

– Mademoiselle Nott, dit-il d’une voix douce.

Il ne me barre pas la route, mais sa présence remplit l’espace, m’empêchant d’avancer. Ses yeux bleus perçants se posent sur moi, scannant mon visage maquillé à la hâte, ma posture voûtée, l’aura de givre invisible qui m’entoure.

– Professeur, dis-je en baissant la tête, essayant de contourner l’obstacle. Je vais être en retard.

– Vous ne trompez personne, Vesper.

Il a utilisé mon prénom. Pas mon nom de famille. C’est une tactique. Il veut créer une intimité, une confiance.

– Je vois que votre… condition s’aggrave, poursuit-il, s’approchant d’un pas. Mais je vois aussi autre chose. Une trace sombre. Une signature magique qui ne vous appartient pas.

Je recule, heurtant le mur de pierre froide.

– Je ne sais pas de quoi vous parlez. C’est juste ma maladie. Je suis fatiguée.

– Non, Vesper. Vous n’êtes pas fatiguée. Vous êtes drainée.

Il se penche légèrement vers moi. Il ne sent pas l’ozone et le métal comme Tom. Il sent le thé, le citron et quelque chose d’ancien, de rassurant. Une odeur de sécurité. Mais cette odeur me donne la nausée. Elle est trop douce.

– Certaines amitiés sont toxiques, mon enfant. Elles promettent la chaleur, mais elles ne font que consommer le bois pour brûler plus fort. Tom… Tom est un sorcier exceptionnel, mais il a une faim que personne ne peut rassasier.

Mon sang se glace. Il sait. Il ne sait peut-être pas tout, mais il a compris la dynamique.

– Tom m’aide, craché-je, la défensive montant en moi comme un réflexe pavlovien. Il est le seul qui me comprenne. Le seul qui puisse…

– Qui puisse quoi ? Vous maintenir en vie artificiellement ?

Dumbledore me tend la main. Une main chaude, humaine, sans arrière-pensée.

– Il n’est pas trop tard, Vesper. Je connais des spécialistes à Sainte-Mangouste. Des experts en malédictions du sang. Nous pouvons vous aider. Vraiment aider. Pas vous utiliser. Venez avec moi. Maintenant.

Je regarde sa main. C’est la main du sauvetage. C’est la main de la vie normale, des soins, peut-être de la guérison. C’est la sortie de secours.

Pendant une fraction de seconde, je suis tentée. Je suis si fatiguée d’avoir mal. Si fatiguée d’avoir froid. Je pourrais prendre cette main, manger des tartines qui ont du goût, sentir le soleil.

Mais alors, l’image de Tom s’impose à mon esprit. Son regard noir. Sa puissance. L’autel. La promesse d’appartenance. Dumbledore m’offre la santé, mais Tom m’offre l’éternité. Dumbledore m’offre la vie d’une moldue améliorée, Tom m’offre d’être une reine dans l’ombre.

La vie normale me semble soudain fade, insipide. Je ne veux pas guérir pour devenir médiocre.

Je relève la tête. Je plante mes yeux dans ceux de Dumbledore avec un mépris que je ne me soupçonnais pas.

– Je n’ai pas besoin de votre aide, Professeur. Et je n’ai pas besoin de votre pitié.

Je me redresse, puisant dans mes dernières réserves pour paraître digne.

– Tom ne m’utilise pas. Nous accomplissons de grandes choses. Des choses que vous ne pouvez même pas imaginer dans votre tour d’ivoire.

La tristesse envahit le regard de Dumbledore. Il retire sa main lentement. Il sait qu’il m’a perdue.

– Je crains que vous ne compreniez le prix de ces "grandes choses" que lorsqu’il sera trop tard, Vesper.

– Laissez-moi passer.

Il s’écarte. Je file droit devant moi, sans me retourner, le cœur battant la chamade. J’ai rejeté la lumière. J’ai choisi l’ombre. Et bon sang, que c’est bon.

Le cours de Défense contre les Forces du Mal a lieu dans la grande salle du rez-de-chaussée. Le Professeur Merrythought, une vieille sorcière aux yeux vifs, nous fait travailler les duels non-verbaux.

L’air de la salle est lourd, saturé d’ozone et de poussière de craie. Les éclairs de lumière fusent. Le bruit des impacts contre les boucliers magiques résonne comme des coups de gong dans mon crâne fragile.

Je suis en binôme avec Walburga. Le destin a un sens de l’humour cruel.

Elle me sourit. C’est un sourire carnassier, plein de dents blanches. Elle a remarqué ma fatigue, mes mains qui tremblent malgré mes efforts pour paraître impériale. Elle flaire ma faiblesse comme du sang dans l’eau.

– Tu as l’air épuisée, Vesper, chuchote-t-elle en se mettant en garde. Le "Maître" serait-il trop exigeant ? Ou est-ce que ton sang pourri te rattrape enfin ?

Elle sait. Ou elle se doute. Elle attaque sans sommation.

Un éclair orange file vers ma poitrine. Un sortilège de Cuisante.

Je lève ma baguette pour parer. Protego. Le mouvement est fluide, ancré dans ma mémoire musculaire.

Rien ne sort.

Mon noyau magique a un raté. Comme un moteur qui cale en pleine course. Drainé par des mois de servitude, vidé par les rituels nocturnes, il ne répond plus.

Le sortilège me frappe de plein fouet.

La douleur est vive, mais ce n’est pas la brûlure qui me terrasse. C’est le choc. Le sortilège brise le barrage précaire que je maintenais à l’intérieur.

Le froid explose.

Ce n’est pas le froid de l’hiver écossais. C’est le froid du néant. Je sens mes organes se figer, mes poumons se cristalliser. Je tombe à genoux. Ma baguette roule au loin, inutile.

Je porte les mains à ma gorge. Je n’arrive plus à inspirer. L’air refuse d’entrer dans ma poitrine gelée.

– Vesper ? fait Walburga.

Son sourire s’efface. La curiosité malsaine remplace la moquerie.

Je baisse les yeux sur mes mains. Elles ne sont plus pâles. Elles virent au bleu. Un givre épais, blanc et crissant, se propage à vue d’œil sur ma peau. Il remonte le long de mes poignets, dévorant mes avant-bras, dessinant des arabesques mortelles sur ma chair. Mes cils s’alourdissent.

Je gèle de l’intérieur.

– Professeur ! hurle quelqu’un.

Le silence tombe sur la salle. Merrythought accourt, fendant la foule des élèves.

Mais une ombre arrive avant elle.

Tom.

Il ne court pas, mais il est là, soudainement, entre moi et le reste du monde. Il me tourne le dos, cachant mon corps recroquevillé aux regards curieux. Je sens sa fureur irradier comme une fournaise noire.

– Reculez, ordonne-t-il. Sa voix claque comme un fouet.

Merrythought s’arrête, surprise par l’autorité naturelle de l’étudiant.

– Tom, laissez-moi voir, c’est une urgence médicale…

– Ce n’est pas une maladie, Professeur, coupe-t-il froidement. C’est une réaction allergique à un artefact familial. Je connais le protocole. Lestrange !

Lestrange surgit des rangs, pâle mais obéissant.

– Emmène-la. Pas à l’infirmerie. Dans la salle commune. Devant la cheminée. Maintenant.

– Mais Tom… tente Merrythought.

– Si vous l’emmenez à l’infirmerie, vous la tuerez, ment-il avec un aplomb terrifiant. Le choc thermique serait fatal. Lestrange, obéis.

Lestrange me soulève. Je suis rigide, un bloc de glace humaine. Ma tête bascule contre son épaule. À travers le brouillard givré qui couvre mes yeux, je capte le regard de Tom.

Il n’y a pas d’inquiétude pour moi, la femme. Il n’y a pas de pitié. Il y a la colère froide de l’artisan qui voit son outil favori se briser entre ses mains. Il me regarde comme on regarde une montre de prix qui vient de s’arrêter définitivement.

Je suis cassée.

Lestrange me sort de la salle en courant. Le dernier son que j’entends est la voix de Tom, reprenant le cours comme si de rien n’était, détournant l’attention de ma chute pour protéger ses secrets.

Le froid atteint mon cœur. Le noir m’envahit.

Le noir n’est pas vide. Il est liquide.

Je ne tombe pas. Je coule.

Je m’enfonce lentement, comme une plume de plomb, dans une obscurité visqueuse, épaisse, absolue. Ce n’est pas le sommeil. C’est l’Abysse.

Il n’y a pas de bruit ici. Pas de battements de cœur, pas de souffle rauque, pas de cris. Juste le silence lourd, oppressant et magnifique des profondeurs. L’eau — ou ce qui en tient lieu — m’enveloppe comme une seconde peau. Elle est glaciale, d’un froid qui brûlerait n’importe quel vivant, mais pour moi, c’est une caresse maternelle. Elle s’insinue dans mes pores, elle remplit mes poumons sans me noyer.

Je n’ai pas besoin de respirer. Je n’ai plus besoin de rien. La douleur qui me rongeait les os là-haut, à la surface, a disparu. Mes tremblements se sont arrêtés. Je suis stable. Je suis éternelle.

Je touche le fond.

Mes pieds nus se posent sur un îlot de roche noire, lisse comme du verre volcanique. Autour de moi, l’eau noire s’étend à l’infini, un lac souterrain sans rivage, enfermé sous la croûte du monde.

Une lueur verte, fantomatique, émane du centre de l’îlot. Un bassin de pierre. Il m’appelle. Je sais ce qu’il contient. Je ne sais pas comment, mais je sais. Il contient le désespoir liquide. Et au fond… un trésor. Une part de Lui.

Je m’approche du bassin. Je suis la gardienne. Je suis celle qui veille quand le monde dort.

Soudain, l’eau s’agite autour de l’îlot. Des rides troublent la surface d’huile.

Des mains émergent.

Elles sont pâles, fripées par l’eau, aux ongles longs et gris. Des centaines de mains. Des corps diaphanes, aux yeux blancs et vides, sortent de l’onde sans un bruit. Des hommes, des femmes, des enfants. Des morts.

La peur devrait me paralyser. Je devrais hurler.

Mais ils ne m’attaquent pas.

Ils s’approchent de l’îlot, leurs mouvements lents et fluides comme des algues dans le courant. Ils m’entourent. Ils tendent leurs mains froides vers moi. Ils me touchent. Leurs doigts glissent sur mes chevilles, sur mes bras, sur le bas de ma robe trempée.

Ce n’est pas une agression. C’est une vénération.

Ils me reconnaissent. Ils savent que je ne suis pas comme les vivants qui respirent là-haut. Ils sentent la marque de la Mort dans mon sang. Ils sentent la magie du Maître sur ma peau.

Reine, semblent-ils murmurer sans bouger les lèvres. Sœur.

Je me sens puissante. Je me sens à ma place. Je suis au centre de leur cercle silencieux, intouchable, souveraine de ce royaume d’ombres et d’eau glacée. Je n’ai plus froid. Je n’ai plus peur. Je suis enfin chez moi.

J’attends. J’attends qu’Il vienne déposer son âme entre mes mains.

– Respire !

L’ordre claque comme une gifle.

L’eau noire se déchire. La douleur revient, fulgurante, brutale. L’air s’engouffre dans mes poumons avec la violence de lames de rasoir.

Je me redresse en sursaut, inspirant dans un sifflement agonisant. Je tosse, je crache, mon corps entier secoué de spasmes. Je m’attends à cracher de l’eau de lac, mais il n’y a que de la salive et un peu de sang.

Je suis allongée sur le sol de pierre de la Salle sur Demande. Le feu rugit dans la cheminée magique, mais je ne le sens pas. Je suis encore là-bas.

Tom est penché sur moi.

Son visage est tordu, non par l’inquiétude, mais par une frustration intense. Il a retroussé les manches de sa chemise. Sa baguette est pointée sur mon sternum. Il vient de me réanimer.

– Tu as cessé de respirer, dit-il d’une voix blanche. Pendant trois minutes. Ton cœur s’est arrêté.

Il me regarde comme si je venais de l’insulter en mourant.

– Je croyais t’avoir perdue. Je croyais que l’outil était cassé.

Je tremble, mais cette fois, ce n’est pas de froid. C’est le choc du retour. La réalité me semble fade, bruyante, douloureuse comparée à la paix de l’eau noire. Je cherche ses yeux. Je dois lui dire.

– J’ai vu… croassé-je.

Il se fige. Son attention se focalise instantanément sur moi, prédatrice.

– Qu’est-ce que tu as vu ? Le tunnel ? La lumière blanche ?

– Non…

Je tends une main tremblante pour attraper son poignet. Sa peau est chaude, vivante. Trop vivante.

– L’eau, Tom… L’eau noire. Le lac souterrain.

Tom se raidit. Ses pupilles se dilatent, mangeant l’iris noir. Il s’accroupit plus près, ignorant mes vêtements trempés de sueur froide.

– Décris-le.

– C’est une caverne… immense. La mer cogne dehors, mais dedans, tout est calme. Il y a un îlot au centre. De la roche noire. Et un bassin… avec une lueur verte…

Je le vois pâlir. Pour la première fois, le masque tombe. Il est choqué. Il reconnaît l’endroit. C’est un souvenir de son enfance, l’endroit où il a terrorisé deux autres orphelins, l’endroit où il a découvert sa puissance pour la première fois.

– Et toi ? murmure-t-il. Où étais-tu ?

– J’étais sur l’îlot. J’attendais.

Je serre ses doigts plus fort, mes ongles s’enfonçant dans sa chair.

– Ils étaient là, Tom. Les morts. Ils sont sortis de l’eau. Des centaines… Ils m’ont touchée. Ils ne m’ont pas fait de mal. Ils… ils m’ont saluée.

Un silence lourd tombe sur la pièce, seulement brisé par le crépitement du feu. Tom me dévisage avec une intensité nouvelle, terrifiante. Il ne me regarde plus comme une élève malade, ni même comme une amante utile. Il me regarde comme on regarde une prophétie incarnée.

– Les Inferi… souffle-t-il. Ils t’ont acceptée.

Il se relève lentement, faisant les cent pas, une énergie nerveuse émanant de lui. Il parle tout haut, pour lui-même, mais je bois chaque mot.

– Je cherchais une protection. Je pensais à des pièges, à des monstres… Mais les monstres peuvent être tués. Les pièges peuvent être déjoués.

Il s’arrête et pivote vers moi. Un sourire lent, terrible, étire ses lèvres. C’est le sourire d’un dieu qui vient de créer un nouveau monde.

– Mais une gardienne qui est déjà morte… Une gardienne qui ne craint ni le froid, ni le temps, ni l’eau… Une gardienne qui commande aux morts…

Il revient vers moi. Il s’agenouille. Il ne se soucie pas de ma faiblesse, de ma peau bleue. Il prend mon visage entre ses mains. Ses pouces caressent mes pommettes saillantes.

– Tu n’es pas malade, Vesper. Tu n’es pas en train de mourir.

Sa voix est un murmure fervent, presque religieux.

– Tu es en train d’évoluer. Ton corps rejette la vie parce qu’il est fait pour autre chose. Il est fait pour l’éternité.

Je le regarde, hypnotisée. Il transforme ma malédiction en bénédiction. Il transforme ma fin en commencement.

– Emmène-moi, supplié-je. Emmène-moi là-bas. Je veux retourner dans l’eau. Je veux garder ton trésor.

– Je vais t’y emmener, promet-il.

Il se penche et m’embrasse. Ce n’est pas un baiser doux. C’est un sceau. Ses lèvres sont froides, dures. Il goûte la mort sur ma bouche, et je sens que cela l’excite plus que n’importe quelle caresse.

– Ce week-end. Nous partons pour la caverne. Tu vas voir ton royaume, Vesper. Et tu vas accepter ton destin.

Il se redresse, triomphant.

– Tu ne seras plus jamais faible. Tu seras la Première Gardienne. Et tu seras mienne pour toujours.

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